Vous vous intéressez vaguement au travail des peaux et il vous est arrivé d’en parler autour de vous. Et voilà qu’un beau jour votre copine Martine qui a 3 brebis (à moins que ce ne soit votre voisin chasseur) vous informe qu’elle a une peau pour vous. Sur le coup, vous acceptez, bien content-e qu’on pense à vous et d’avoir l’occasion d’enfin concrétiser ce projet. Sauf que, passée l’excitation du moment, un constat s’impose : vous n’êtes pas prêt-e du tout, pire, vous ne savez même pas par où commencer !
Qu’allez-vous donc bien pouvoir faire de cette dépouille sanguinolente ?
Pas de panique, il existe des moyens simples, rapides et efficaces pour conserver vos peaux en vue d’un traitement futur. Ce tutoriel est fait pour vous.
Il faut tout d’abord avoir en tête qu’une peau verte (= fraîche), c’est de la matière animale morte, et donc sujette à la putréfaction. En l’absence d’action de votre part, la peau, si elle n’est pas chipée par un chien ou un renard, sera rapidement investie par diverses colonies de bactéries qui vont proliférer, toutes contentes d’avoir trouvé une nouvelle source de nourriture. La conséquence de cela, on la connaît : production d’enzymes digestives, fermentations, odeurs nauséabondes, en un mot, putréfaction. Selon les conditions d’humidité et la température, ça peut aller plus vite qu’on ne le pense !
C’est pourquoi, à partir de l’obtention de la dépouille, je vous recommande de procéder au plus vite (dans les premières heures) à sa conservation.
Le principe est simple : il s’agit de faire de la peau un milieu vachement moins accueillant afin d’y retarder au maximum le développement desdites bactéries.
Je dis bien « retarder », la stabilisation ne sera sera ici que temporaire. Pour obtenir une peau utilisable et durable dans le temps, il faudra nécessairement aller plus loin dans le travail de la peau, que ce soit via le tannage (pour obtenir une imputrescibilité véritable) ou le séchage (pour obtenir du cuir brut / cuir cru / peau parcheminée [tutoriel ici]).
Pour ce faire, on pourra jouer sur différents paramètres, parmi lesquels le taux d’humidité (séchage), le pH, ou encore la température.
Je vous propose ici de voir deux méthodes de conservation qui ont le mérite d’être applicables facilement et rapidement : la congélation et le salage.
1. Congélation
Sans aucun doute la méthode la plus simple – pour peu qu’on dispose du congélateur, de l’électricité pour le faire tourner et de l’espace suffisant à l’intérieur. Pour éviter tout risque de contamination, il est toujours préférable d’utiliser un congélateur réservé à un usage non-alimentaire.
Pour une conservation optimale, roulez la peau, telle quelle, chair contre chair et placez la dans un sac hermétique en prenant soin d’en chasser l’air (ce afin d’éviter au mieux les « brûlures de congélation »). Ainsi stockée, la peau pourra sans problème être utilisée comme une peau verte 2 à 3 ans plus tard (et même davantage) après simple décongélation.
Zoonoses
Attention, contrairement à certaines idées reçues, la congélation à -18°C n’élimine pas tous les parasites potentiellement transmissibles à l’homme (e.g. échinococcose, leptospirose…). En revanche elle est très efficace pour se débarrasser des tiques et autres mouches du cerf !
Décongélation. Tenez compte du volume à décongeler. Évitez de placer le bloc en plein soleil (risque que la peau soit trop chaude en surface quand l’intérieur est encore congelé). Pour accélérer le processus, vous pouvez placer la peau dans l’eau, voire dans l’eau tiède.
Chaîne du froid
Même si vous n’allez pas consommer vos peaux, je vous conseille d’éviter de jouer à les décongeler puis de les recongeler. À chaque décongélation, les bactéries, recevant le signal d’un environnement redevenu favorable, se développent à une vitesse fulgurante. Cette précaution est d’autant plus importante si vous avez prévu de garder les poils : leur chute est bien souvent le premier signe visible d’une fermentation.
2. Salage humide
Une solution plus adaptée pour les grands volumes.
Conseils généraux.
Certaines bactéries dites « halophiles » parviennent à se développer malgré de fortes concentration en sel. Afin de retarder leur surgissement, optez de préférence pour du sel alimentaire pur (chlorure de sodium, NaCl), donc raffiné (extrait par évaporation à haute température). Évitez le sel industriel, le sel gris, et écartez absolument le sel de déneigement (pas pur du tout!).
Pour une application facilitée et une consommation moindre, préférez également le sel fin au gros sel.
Pollution
De tous les « produits » qu’on peut être amené à employer avec des techniques de tannage dites « écologiques », le sel est de loin le plus potentiellement nocif pour l’environnement (végétaux, vie du sol, vie aquatique). Aussi, on veillera toujours à ne pas disperser le sel dans la nature, en récupérant au maximum les cristaux solides (qui partent au tout venant) et les jus salés (qui partent idéalement au tout-à-l’égout).
Mise en œuvre.
1) Assurez-vous de ne pas avoir de trop gros steaks (épaisseur > 1cm) de chair ou de gras adhérant à la peau. Si c’est le cas, éliminez-les avant de procéder à l’étape suivante (vous pouvez pour ce faire regarder la partie « écharnage » du tuto sur le cuir cru sur cette page https://inspirationsauvage.fr/2024/04/03/cuir-cru-rawhide-la-recette/)
2) Avant de commencer, prenez soin de disposer sur votre zone de travail – une table, une palette ou directement au sol – de quoi recueillir le sel en excédent (nappe, bâche ou autre bac).
3) Placez-y la peau bien à plat, côté chair vers le haut. Si nécessaire, à l’aide un couteau bien aiguisé, finissez d’ouvrir les pattes, l’anus et le cou. De manière générale, préférez toujours de couper côté chair (les poils désaffûtent très vite les tranchants!).
4) Éliminez toutes les parties que vous jugerez indésirables ou inutiles de la peau (= rognage, écollage ou encore retaillage). Il peut s’agir de la tête et de la queue, des pattes, des tétines voire des flancs (surtout si couverts de coutelures), des organes génitaux…
5) Saupoudrez de sel le côté chair. Vous pouvez faire un petit monticule au milieu de la peau, que vous prendrez soin d’étaler jusque dans les moindres recoins (attention toute particulière sur les bords). Pas besoin de faire une couche épaisse, juste de s’assurer que du sel a bien été appliqué partout.
6) Repliez la peau en deux, chair contre chair le long de la colonne vertébrale. À partir de là, vous pouvez soit rouler la peau de la nuque vers la queue, soit la replier comme sur les photos. L’essentiel est que les jus drainés par le sel puissent s’écouler librement, au moins durant les premières heures consécutives à l’application du sel.
7) Disposez la peau isolée du sol (par exemple sur une palette) dans un endroit frais, autant que possible à l’abri des rongeurs et des chiens. L’idée est que la peau conserve un certain taux d’humidité. Vous pouvez, au besoin la couvrir d’une bâche plastique.
Variante. Si vous devez saler un grand nombre de peaux, vous pouvez aussi tout simplement disposer vos peaux en pile les unes sur les autres sur une palette, côté chair salé vers le haut, puis couvrir l’ensemble d’une bâche plastique (et placer le tout dans un endroit frais).
Tant que la température ne monte pas trop haut (idéalement <14°C), vous pouvez conserver ainsi sans problème vos peaux jusqu’à 6 mois pour les fourrures jusqu’à un an pour le cuir.
Vous voilà, je l’espère, désormais fin prêt à vous frotter sereinement à la toute première étape du travail des peaux : leur conservation. Bon courage !